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dirai chemin faisant ; mais, avant tout, je t’en prie, — consens à nous marier aujourd’hui même.


LAURENCE.

— Par saint François ! quel changement ! — Cette Rosaline que tu aimais tant, — est-elle donc si vite délaissée ? Ah ! l’amour des jeunes gens — n’est pas vraiment dans le cœur, il n’est que dans les yeux. — Jesu Maria ! que de larmes — pour Rosaline ont inondé tes joues blêmes ! — Que d’eau salée prodiguée en pure perte — pour assaisonner un amour qui n’en garde pas même l’arrière-goût ! — Le soleil n’a pas encore dissipé tes soupirs dans le ciel : — tes gémissements passés tintent encore à mes vieilles oreilles. — Tiens, il y a encore là, sur ta joue, la trace — d’une ancienne larme, non essuyée encore ! — Si alors tu étais bien toi-même, si ces douleurs étaient bien les tiennes, — toi et tes douleurs vous étiez tout à Rosaline ; — et te voilà déjà changé ! Prononce donc avec moi cette sentence : — Les femmes peuvent faillir, quand les hommes ont si peu de force.


ROMÉO.

— Tu m’as souvent reproché mon amour pour Rosaline.


LAURENCE.

— Ton amour ? Non, mon enfant, mais ton idolâtrie.


ROMÉO.

— Et tu m’as dit d’ensevelir cet amour.


LAURENCE.

Je ne t’ai pas dit — d’enterrer un amour pour en exhumer un autre.


ROMÉO.

— Je t’en prie, ne me gronde pas : celle que j’aime à présent — me rend faveur pour faveur, et amour pour amour ; l’autre n’agissait pas ainsi.