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contre l’empereur d’Allemagne, durait encore. Un jeune officier vicentin au service de la sérénissime république, don Luigi da Porto, avait pris en affection un archer de sa compagnie, nommé Pérégrino, vétéran de cinquante ans environ, qui, comme tous ses compatriotes véronais, était un joyeux compagnon et un beau par leur. Chaque fois qu’il avait à faire quelque reconnaissance ou quelque excursion, don Luigi emmenait cet archer favori, qui charmait les heures du bivouac par sa verve intarissable. Un jour donc qu’il devait se rendre de Gradisca à Udine, comme les chemins du Frioul étaient peu sûrs à cette époque, il s’était fait suivre par Pérégrino et par deux autres archers. La route était âpre, sinistre et désolée. L’Autrichien avait laissé partout la trace de son passage : ce n’étaient que champs dévastés, arbres arrachés, maisons incendiées, hameaux déserts. L’officier cheminait triste et pensif en avant de son escorte, lorsqu’il fut interrompu au milieu de sa rêverie par une voix qui appelait derrière lui. Il se retourna et reconnut Pérégrino. L’archer, ayant remarqué la mélancolie de son commandant, s’offrait gracieusement à l’en distraire par le récit d’une aventure émouvante qui avait eu lieu jadis dans sa ville natale. Don Luigi accepta de grand cœur la proposition, et voici à peu près ce que, chemin faisant, le vieux soldat raconta :

« Au commencement du treizième siècle, à l’époque où Bartholoméo della Scala était seigneur de Vérone, il y avait dans cette ville deux familles qui se haïssaient d’une haine immémoriale. Entre les Cappelletti et les Montecchi les provocations et les querelles étaient continuelles, et c’était à grand’peine que le podestat était parvenu pour un moment à les faire cesser. Pendant cette trêve éphémère, le chef de l’une de ces familles, Antonio Cappelletti, avait réuni tous ses partisans dans une fête