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cette passion titanique qui gronde au-dessus de leurs têtes et jaillit en éclairs foudroyants. Entre le triumvir et la reine d’Égypte, ce ne sont que querelles, récriminations, sarcasmes, invectives ! Qu’importe ! Ils s’aiment ; et telle est la grandeur de leur amour que nous en oublions leurs crimes. Oui, devant ce sentiment si réel et si profond, nous sommes tellement émus que nous ne nous rappelons plus les forfaits de ces amants, les nations asservies, la Grèce, l’Égypte et l’Asie rançonnées, l’univers mis au pillage. Nous regrettons la défaite, pourtant si méritée, d’Actium ; nous déplorons le désastre, pourtant si nécessaire, d’Alexandrie. Tel est le prestige exercé sur nous par l’immense passion, que, malgré nous, nous pardonnons aux despotes. Notre compassion se rebelle contre notre équité, et la mort d’Antoine et de Cléopâtre nous frappe autant que la mort de Roméo et de Juliette.

C’est qu’en effet la même fatalité qui entraîne ceux-ci, précipite ceux-là. Pour les uns comme pour les autres, le suicide est une nécessité. L’affinité entre les deux catastrophes est telle qu’il semble qu’en les préparant, la destinée se soit plagiée elle-même. On n’a pas assez remarqué cette surprenante analogie qui, jusque dans les détails, provoque les rapprochements. Les deux dénoûments ont lieu dans le même décor funèbre : ici c’est le tombeau des Ptolémées, là c’est le tombeau des Capulets.

Traqués par l’adversité, les amants païens ont été, comme les amants chrétiens, acculés au sépulcre ; c’est au sépulcre qu’ils se réfugient ; c’est au sépulcre qu’est leur dernier rendez-vous. Dans les deux drames, la même erreur a les mêmes conséquences : Antoine croit Cléopâtre morte et se tue ; Roméo croit Juliette morte et se tue. L’attachement des femmes est à la hauteur du dévouement des hommes : toutes deux refusent de se sau-