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une métairie, à un mille d’ici, un de mes anciens compagnons d’armes, appelé John Pitcairn.

— Je le connais parfaitement, interrompit Élisabeth.

— John Pitcairn et moi, nous faisions partie de l’arrière-ban du baron de Dalry. Le matin de ce fameux samedi Noir où devait se livrer la bataille, nous nous mîmes en route de compagnie. Sur le chemin, Pitcairn fut pris d’un pressentiment sinistre : « Je ne sais pourquoi, me dit-il en se frappant le front, j’ai mauvaise idée de cette affaire. Je sens qu’un de nous deux va mourir aujourd’hui. Camarade, si vous m’en croyez, nous n’irons pas dans la bagarre et nous rentrerons tranquillement chez nous. » Et il voulut rebrousser chemin. Je le retins en lui déclarant tout net que je ne le suivrais pas ; et, à force de lui faire honte de sa frayeur, je le décidai à se remettre en marche avec moi. Nous arrivâmes ainsi sur la place de l’Église de Dalry. Là, comme nous avions faim, j’achetai des figues que je liai dans un mouchoir et que nous mangeâmes tout le long de la route. Une heure après, nous étions sur le champ de bataille. Le pressentiment de John était réalisé. L’un de nous était tué. C’était moi. — Eh bien, va trouver John Pitcairn, redis-lui tous ces détails qu’il ne croit connus que de lui seul ; et, s’ils ne sont pas parfaitement exacts, regarde-moi comme un imposteur.

Là-dessus, le vieillard disparut ; et la fermière se rendit incontinent chez John Pitcairn, qui confirma de point en point le récit de l’apparition.

À quelque temps de là, — c’était un samedi vers midi, — André Jacques était à la ferme, assis devant un pot de bière avec trois compagnons. Élisabeth était dans la salle et rangeait. Tout à coup, elle aperçut, au fond de la cour, par la porte entr’ouverte, le revenant qui lui faisait signe. Elle sortit sans que personne s’en aperçût,