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être a produit, par émanation encore, un être aussi semblable à lui-même que possible. De ce nouvel être sont nés, par dégradations successives, d’autres êtres de moins en moins parfaits, de plus en plus finis. Et c’est le dernier de ces êtres, le plus éloigné de Dieu, qui a engendré la matière, mère du mal.

Ainsi le créateur de l’univers visible est une créature. Il est séparé de l’être incréé par une série indéfinie d’êtres intermédiaires. Bien plus, selon certains adeptes qui se rapprochaient de la théorie gnostique, non-seulement le créateur du monde n’est pas Dieu, mais il est l’ennemi de Dieu. C’est un ange rebelle qui a voulu dresser autel contre autel et qui, en se proclamant Dieu dans la Genèse, en a imposé au genre humain.

Aussi, n’était-ce pas à ce Dieu-là que les sectateurs de la cabale adressaient leurs prières. Ce n’était pas ce Dieu-là qu’ils invoquaient dans leurs enchantements. Ce Dieu-là était le dieu du mal. Eux, ils adoraient le Dieu du bien.

En s’adressant au créateur de ce monde, les profanes étaient dupes. Ils s’agenouillaient devant le génie cruel qui s’est proclamé le dieu des armées et qui excite les hommes à s’entre-tuer. Les initiés, eux, adoraient l’Être suprême, le Dieu infiniment pur et bon que n’a jamais souillé le contact de la matière et qui se détourne avec horreur d’un autel dressé par des bourreaux.

Voilà pourquoi les cabalistes opéraient tant de prodiges. Ce Tout-Puissant, dont ils prononçaient le nom dans leurs incantations, leur déléguait son pouvoir sur les êtres les plus lumineux. Armés de ce Verbe irrésistible, les enchanteurs pouvaient soumettre à leur volonté les esprits les plus sublimes de la hiérarchie féerique ou de la hiérarchie céleste.

La morale des cabalistes était aussi mystique que