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loin : « Les enchanteurs ont encore de nos jours des livres portant les noms d’Adam, d’Abel, de Tobie et d’Enoch : lequel Enoch ils regardent comme le plus divin confrère en ces matières. Ils ont aussi des livres qu’ils disent faits par Abraham, Aaron et Salomon. Ils ont des livres de Zacharie, de Paul, d’Honorius, de Cyprien, de Jérôme, de Jérémie, d’Albert et de Thomas, et aussi des anges Riziel, Hazael et Raphael [1]. »

On le voit, les magiciens de la Renaissance réclamaient pour leurs travaux les autorités les plus sacrées. Ils se présentaient au monde comme les continuateurs des patriarches, des prophètes et des pères de l’Église. À les entendre, ils pratiquaient un ministère plus auguste que les prêtres. Les prêtres étaient les prédicateurs du Jéhovah éclatant de la Bible : ils étaient, eux, les confidents de l’Adonaï mystérieux de la Cabale.

Expliquons-nous.

Les enchanteurs étaient cabalistes. Ils étaient dépositaires de cette révélation spéciale qui avait survécu à l’expulsion du paradis, au déluge, à la ruine de Jérusalem, à la chute de Rome et à tous les cataclysmes de l’histoire. Ils étaient les initiés de cette tradition — plus sacrée que le texte sacré — que la parole d’Adam, répétée successivement par Abraham, par Moïse et par Esdras, avait transmise au rabbin Siméon Ben Jochaï.

Selon cette tradition, plus orthodoxe que l’orthodoxie même, le monde où nous vivons n’a pas été créé par Dieu, ainsi que l’affirme la Bible. Dieu, être infini, parfait, n’a pas créé immédiatement la matière, finie et imparfaite, qui nous entoure. Il a engendré, par une émanation analogue au rayonnement de la lumière, un être aussi voisin que possible de sa propre perfection. Cet

  1. Ib. p. 451.