Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1865, tome 2.djvu/364

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


font un ciel de lit au flot qui, comme un travailleur épuisé, saute à terre pour échanger des baisers avec une petite fleur.

» Toutes les choses sont recréées, et la flamme de l’amour universel anime toute vie ; la terre féconde donne le sein à des myriades d’êtres qui grandissent encore sous sa tutelle et la récompensent par leur parfaite pureté ! L’haleine embaumée du vent aspire ses vertus et les répand partout. La santé flotte dans la douce atmosphère, brille dans les fruits et plane sur les sources. Aucun orage n’assombrit le front rayonnant du ciel et ne disperse dans la fraîcheur de sa beauté le feuillage des arbres toujours verts. Les fruits sont toujours mûrs, les fleurs toujours belles. L’automne porte fièrement sa grâce de matrone et fait monter une flamme à la joue du printemps dont la floraison vierge, placée au-dessous du fruit vermeil, en reflète les nuances et rougit comme d’amour.

Le lion a oublié maintenant sa soif de sang ; là, vous pouvez le voir jouer au soleil avec le chevreau insouciant ; ses griffes se sont refermées, ses dents sont inoffensives ; la force de l’habitude a fait, de sa nature, une nature d’agneau. Pareille au fruit de la passion, la tentante belladone n’empoisonne plus le plaisir qu’elle cause. Toute amertume est passée. La coupe du bonheur sans mélange se remplit jusqu’au bord et agace les lèvres altérées qu’elle fuyait naguère.

Mais c’est surtout l’homme, l’homme qui, avec sa double nature, peut connaître plus de misères et rêver plus de joie que toutes les créatures, l’homme dont les sens raffinés tressaillent sous l’aspiration d’un instinct plus noble, et, prêtant leur puissance au plaisir et à la peine, élèvent, raffinent, épurent l’un et l’autre, l’homme placé dans un monde toujours changeant, pour être