Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1865, tome 2.djvu/308

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


hommages passionnés adressés par le favori à la fille de Henry VIII. Le même trait enflammé s’éteignant dans les chastes rayons de la lune humide symboliserait l’échec de Leicester et la résistance de la reine. L’impériale prêtresse passant, pure d’amour, dans sa virginale rêverie, ce serait Élisabeth elle-même, décidée pour toujours à être appelée par son peuple la Reine vierge. Enfin, la flèche de Cupidon allant frapper une petite fleur, jusque-là blanche comme le lait, mais désormais empourprée par la blessure de l’amour, serait une allusion aux faiblesses qu’avait eues pour Leicester la noble comtesse d’Essex, restée pure jusque-là, mais désormais souillée par une passion criminelle.

Ce qui augmente la vraisemblance de ces conjectures, c’est que Shakespeare a fait, dans la même pièce, d’autres allusions aux fêtes de Kenilworth. La grotesque comédie de Pyrame et Thisbé est évidemment une parodie de la représentation burlesque donnée dans ce château par la troupe de Coventry. Cette troupe était composée d’artisans et ressemblait, à s’y méprendre, à la compagnie dont Bottom est le chef : bande de paillasses, artisans grossiers, qui travaillent pour du pain dans les boutiques d’Athènes. Le capitaine Cox, ce fameux maçon dont Laneham vante tant le savoir, et qui faisait répéter les comédiens de Coventry, a plus d’un rapport avec Bottom le tisserand. Quand Thésée, prêchant l’indulgence à Hippolyte, lui parle du trouble qui saisissait ceux qui, dans ses voyages, venaient lui adresser leurs compliments, quand il nous peint ces rustiques orateurs frissonnant, pâlissant, et s’arrêtant tout court au milieu d’une phrase, il nous raconte un incident du voyage d’Élisabeth à Kenilworth, où l’on vit une des divinités, chargées de féliciter la reine à son arrivée, rester court au beau milieu de sa harangue de bienvenue.

Les fêtes de Kenilworth ont laissé dans l’esprit de Shakespeare une impression si durable, qu’il est permis de croire que le poëte en fut, dans son enfance, le témoin oculaire. William avait onze ans alors, et Kenilworth n’est qu’à quelques lieues de Stratford-sur-Avon. Sans supposer, comme le fait Tieck, que Shakespeare ait joué le rôle d’Écho dans la pastorale du lac, sans supposer non plus, comme le fait Walter Scott par un anachronisme singulier, qu’Élisabeth ait salué le poëte en lui citant un de ses vers, on peut croire que les fêtes, qui attirèrent toute l’Angleterre à Kenilworth, y attirèrent également maître John Shakespeare, petit bourgeois de Stratford, et que le petit William y accompagna son père. Heureux l’enfant, s’il connaissait quelque valet de cuisine ou d’écurie qui pût l’introduire dans cette noble demeure, et s’il a pu, juché sur quelque humble épaule,