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dans la matinée. Neuf mois après cette visite, Gloriande mettait au monde un fils. Elle le doua d’une beauté égale à la sienne et d’une puissance qu’il ne pouvait exercer, comme elle, que pour punir le vice et récompenser la vertu. Malheureusement, Gloriande avait une sœur qui était fort jalouse d’elle, et le nouveau-né n’était pas plus tôt dans son berceau que la méchante tante, le touchant de sa baguette, le condamna à ne plus grandir dès l’âge de quatre ans, à être hideux pendant trente, et à ne reprendre son pouvoir et sa beauté native qu’après avoir passé ces trente ans dans la servitude. Le sinistre charme s’accomplit. Dès l’âge de quatre ans, l’enfant de Gloriande et de Julius César devint affreux, mais si affreux qu’on n’aurait pu trouver, dans aucune cour d’Allemagne, un nabot aussi contrefait ! Ce fut alors que, pour cacher sa naissance illustre, il prit le pseudonyme de Tronc le Nain, et c’est sous ce nom qu’il servit Isaïe le Triste. Après l’avoir servi trente ans, il reprit sa première forme, qu’il a, depuis, gardée toujours. — Ce fils de Gloriande et de Julius César, ajouta le nain en terminant son récit, c’est celui qui vous parle, c’est moi.

On devine avec quelle surprise Huon et Gérasme écoutaient ce marmouset de huit cents ans. Tous deux, ayant fait leurs humanités, connaissaient parfaitement l’histoire des chevaliers de la Table Ronde ; ils savaient donc que le personnage qui avait pris jadis le nom de Tronc le Nain n’était autre que le fameux roi de féerie, Obéron.

C’était Obéron qu’ils avaient devant eux ! Obéron, le sauveur d’Isaïe le Triste ! Obéron, le protecteur d’Ogier le Danois ! Aussi, quels grands yeux ils ouvrirent !

Huon de Bordeaux n’eut pas besoin de raconter au roi ses aventures : Obéron les savait déjà. Il ne dissimula pas au jeune duc les difficultés qu’il aurait à surmonter pour remplir la mission que Charlemagne lui avait imposée ; mais, en même temps, il lui promit sa protection, et, pour premiers gages de sa faveur, il lui fit cadeau d’un gobelet et de son cor d’ivoire. Le gobelet était une timbale magique, qui avait la propriété de se remplir de vin chaque fois qu’un honnête homme le prenait. Quant au cor, il devait être d’une double utilité : Huon n’avait qu’à en tirer la note la plus douce pour faire danser tous ceux dont l’âme n’était pas pure devant Dieu, et il n’avait qu’à y souffler de toute sa force, dans un danger pressant, pour voir accourir à son secours Obéron et son armée féerique.

Le jeune duc accepte ces deux cadeaux avec une profonde reconnaissance. — Il fait au roi de féerie les adieux les plus touchants, et, suivi du fidèle Gérasme, se remet en route pour gagner les États de l’amiral Gaudisse. — Il passe par la cité sarrasine de Tourmont, dont il