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encore que son futur disciple, a été l’un des assassins juridiques de Marie Stuart et l’un des bourreaux de l’Irlande.

(6) On serait tenté de croire que lorsqu’il écrivait ces vers sur les débauches abrutissantes de la cour de Danemark, Shakespeare connaissait les détails de la réception faite à lord Leicester par le roi de Danemark Christian IV. Le noble lord avait été envoyé pour complimenter Christian sur son avènement au trône, en 1588. Cette ambassade fut l’occasion de réjouissances dont le récit nous a été conservé dans les lettres du secrétaire Howell. « Une fois, raconte celui-ci, le roi donna un banquet qui dura depuis onze heures du matin jusqu’au soir ; le roi y but trente-cinq santés, la première à l’empereur, la seconde à son neveu d’Angleterre, et ainsi de suite à tous les rois et à toutes les reines de la chrétienté. Enfin, le roi fut emporté dans son fauteuil, mais milord Leicester tint bon jusqu’au bout, et deux des gardes du roi étant venus le prendre par le bras pour l’aider à descendre les escaliers, il leur fit lâcher prise et descendit tout seul. »

Il ne faut pas croire, au reste, que ces débauches restèrent spéciales à la cour de Danemark. Lorsque le roi Christian IV vint, en 1606, visiter son neveu Jacques Ier, il introduisit à la cour d’Angleterre tous les usages de la royauté danoise.

« Depuis que le roi de Danemark est venu, écrivait sir John Harrington au secrétaire d’État Barlow, les banquets et les plaisirs de toute sorte m’ont mis sur les dents. Ces plaisirs m’ont occupé chaque jour de telle sorte que j’ai pu me croire dans le paradis de Mahomet. Nous avons eu des femmes et du vin en telle abondance que tout spectateur sobre en eût été étonné. Je crois que le Danois a une étrange influence sur nos bons nobles Anglais ; car ceux même, auxquels je ne pouvais pas faire goûter la meilleure liqueur, suivent maintenant la mode et se vautrent dans des jouissances bestiales. Les ladies abandonnent leur sobriété et se roulent sous les yeux de tous en état d’ivresse. Je dis souvent (mais pas tout haut), que les Danois ont de nouveau conquis les Bretons ; car je ne vois pas une créature, homme ou femme, qui puisse maintenant se commander à elle-même. »

Un autre jour, sir John Harrington faisait à son ami le récit suivant d’une de ces fêtes royales : «… Après dîner, on a donné, ou plutôt essayé de donner devant leurs majestés une représentation de la visite de la reine de Saba à Salomon, — représentation imaginée par le comte de Salisbury (fils de lord Burleigh) et par quelques