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Page:Sensine - Chrestomathie Poètes, Payot, 1914.djvu/751

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GEORGES SYLVAIN

Né en exil, à Puerto-Plata (République dominicaine), en 1866. Comme un grand nombre de Haïtiens cultivés, après avoir fait de bonnes études classiques dans son pays, il vint à Paris pour les achever et obtint sa licence en droit. Depuis lors, il a joué un rôle marquant à Haïti comme journaliste, fonctionnaire supérieur et magistrat. Il est maintenant ministre de la République d’Haïti à Paris. C’est un lettré distingué et un fort bon poète. Mieux qu’aucun autre, il a su trouver des accents éloquents et purs pour rendre les angoisses, la mélancolie et la sensibilité nostalgique de sa race. La tendresse et la pitié s’unissent chez cet homme de cœur pour lui inspirer des vers d’un lyrisme sincère et touchant. Sa poésie généreuse revêt une forme d’une noble simplicité ; elle fait aimer sa patrie et çUe est digne d’un fils intellectuel de la France[1].


Frères d’Afrique[2]

 
Pour mon père.



Le soir, quand la pensée ouvre grande son aile
Et prend à l’horizon un essor incertain,
J’ai souvent tressailli de pitié fraternelle,
En songeant aux damnés de l’enfer africain.

Deux à deux, à pas lents, sous leurs charges d’ivoire
Courbant leurs dos meurtris, ils vont silencieux.
Le sang de tons vermeils marque l’épaule noire.
Et le sable brûlant met des pleurs dans les yeux.

Ils vont, exténués ! La lanière du guide
Arrache à leur torpeur des gémissements sourds ;
Une haleine de feu sort de leur gorge aride :
Sans entendre, sans voir, ils vont, ils vont toujours !

Quelquefois, espérant tromper leur agonie,
Ils exhalent en chœur un étrange concert,
Qui monte, avec l’accent d’une angoisse infinie,
Au milieu du silence effrayant du désert.

Combien se sont couchés sous ces rideaux de flammes,
Loin des nappes d’eau vive et des arbres ombreux
Que leur fièvre évoquait !... — Ce sont pourtant des âmes,
Et le Dieu du Calvaire est mort aussi pour eux !


  1. Georges Sylvain est aussi l’auteur d’une savoureuse traduction en dialecte créole des Fables de La Fontaine, qui a pour titre : Cric ? Crac ! C’est une œuvre très originale.
  2. Extrait de Confidences et Mélancolies. Pour comprendre cette pièce d’une inspiration si noble, il faut se rappeler que la traite des nègres existe encore dans le centre africain. Les colons européens ont même été bien souvent complices des horribles forfaits accomplis par les négriers au service des despotes musulmans.