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Page:Sensine - Chrestomathie Poètes, Payot, 1914.djvu/744

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À une route[1].


Route qui vas vers lui, route à l’ornière large,
Puisses-tu posséder toujours des arbres frais !
Que le pas des oiseaux les plus chanteurs te charge !
Que les oiseaux pour toi désertent les forêts !

Que vers la plaine vaste où blanche tu reposes,
Le fleuve alerte accoure et dise : La voilà !
Ornez ses bords, ô fleurs de joie, ô nobles roses,
Et toi, fleur des longs deuils, hyacinthe, fuis-la !

Que propice aux vieillards, aux vœux voilés des vierges,
Tu fasses de leurs pieds le rythme retentir !
Qu’à celui qui te suit sous les nocturnes cierges
Léger soit le regret, léger le repentir !

Puisque par tes détours tu mènes ma pensée
Vers la maison qui songe au bas du coteau noir.
Quand la nuit te fait pâle, ô route, et délaissée.
Guide donc vers mon seuil le sommeil et l’espoir !


La Veuve[2].


Le soleil s’est caché derrière les saules.
Les saules ont frémi d’avoir caché le soleil.

Si l’on frappait le soir à la porte, je croirais qu’il revient.
Puis je me souviendrais qu’il est mort,
Et je saurais que c’est sa douce âme qui revient,
Et je dirais à sa douce âme d’entrer par la porte
Et de venir auprès de moi ;
Et sa douce âme me demanderait :
Comment vont les enfants et le maïs et les bœufs ?
Et je répondrais à sa douce âme que tout va bien,
Pour qu’elle se rassure
Et aille en paix se rendormir.
Mais je ne voudrais pas que sa douce âme me demandât
Comment va le chagrin de mon cœur ;
Car alors, comme on ne peut mentir aux morts,
Je répondrais : Il n’est pas guéri.
Et sa douce âme ne pourrait
Aller en paix se rendormir.

  1. Extrait de Lueurs et Flammes (1906).
  2. Extrait du recueil Le Rhapsode de la Dimbovitsa (1900).