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Page:Sensine - Chrestomathie Poètes, Payot, 1914.djvu/739

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Ce vent subtil et frais, en agitant les arbres,
Jetait des pans ombrés sur les croix et les marbres
Dans le vieux cimetière où je jouais jadis ;
Même dans les tombeaux, sous les graves yeuses,
Il consolait les morts et leurs âmes pieuses.
Tant il était léger, ce vent du paradis !

Dans la nuit, où flottait une odorante haleine,
J’entendais une voix sous la voûte sereine :
C’était un chalumeau[1] fredonnant un vieil air.
Une tendre chanson rustique et monotone
Que les fleurs parfumaient des senteurs de l’automne,
Mélancolique ainsi qu’un morne soir d’hiver.

Ah ! qui me la rendra, cette nuit idéale.
Cette lune brillant au ciel comme une opale.
Ce vent calmant et doux de l’arrière-saison ?
Qu’elle était douce, ma paisible rêverie
Sous le bleu firmament de ma chère patrie.
Et dans le lointain gris cette molle chanson !


Œuvres à lire : Bourgeons d’avril ; Chevalerie ; Théâtre. — Critiques à consulter : Virgile Rossel, Histoire de la littérature française hors de France ; Léo Claretie, La Roumanie intellectuelle (1912).


HÉLÈNE VACARESCO

Née à Bucarest, en 1867.

Le poète français le plus remarquable de la Roumanie est, sans contredit, Hélène Vacaresco. Intelligence d’élite, elle tient des princes, ses ancêtres, le noble culte des choses littéraires, car plusieurs d’entre eux furent des poètes distingués. À 19 ans, quand parurent ses Chants d’aurore, elle était déjà remarquable de finesse psychologique, d’inspiration tendre, de délicatesse de sentiment. Depuis lors la vie lui a fait subir de dures épreuves, elle a souffert cruellement et beaucoup pleuré ; mais son âme en est sortie plus grande, son intelligence plus profonde. Ses derniers recueils de vers sont des œuvres d’une haute valeur littéraire. Hélène Vacaresco présente quelque analogie avec Sully Prudhomme, dont elle a le charme troublant : sa poésie est néanmoins très originale, parce que l’auteur a gardé, en dépit de sa culture française, l’âme mélancolique et subtile d’une Roumaine aristocratique, affinée encore par la douleur. Avec ses dons remarquables de sensibilité et d’imagination suggestive, elle pourrait nous donner, mieux que son compatriote Bolintineano, toute la poésie de l’Orient latin. Elle nous a déjà révélé l’âme de son peuple ; le Rhapsode de la Dîmbovitsa est une œuvre prenante et belle, qui

  1. Flûte champêtre, du latin populaire calamellum, petit roseau.