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Page:Sensine - Chrestomathie Poètes, Payot, 1914.djvu/643

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émile verhaeren

Et sans bouger, à ce martyre.
Un geste, un mot, un seul à dire,
Et le glaive n’aurait point flamboyé ;
Et je l’ai tu, ce mot, je l’ai broyé
Entre mes dents, je l’ai mangé.


LE PRIEUR, (désignant Dom Balthazar aux moines)

Qu’on l’arrache par force de la tribune.


DOM BALTHAZAR

Moi, Balthazar duc de Rispaire,
J’assassinai, avec ces deux mains sanguinaires ;
Regardez-les, ce sont des mains
Plus féroces que des mâchoires ;
Les juges souverains
N’ont point voulu, dans leur prétoire,
Flairer le sang indélébile
Qui imprégnait ces mains obstinément lavées,
Mais aujourd’hui vous tous qui le savez,
Allez le dire et le crier aux gens des villes,
Allez le proclamer…


LE PRIEUR

Ton repentir est un scandale.

on entend des coups de hache dans du bois.


DOM BALTHAZAR

Je suis comme un buisson de péchés noirs :
Toutes les épines du sacrilège
Se recourbent sur moi, comme des ongles noirs ;
Le manteau saint qui me protège
Ment sur mes épaules ; j’en suis couvert,
Mais la lèpre pourrit ma chair.
Je suis le loup qui vint flairer et qui vint boire
Horriblement, le sang de Dieu, dans le ciboire[1],
Je me jette moi-même au ban[2] de l’univers ;
Je veux qu’on me crache à la face ;
Qu’on me coupe ces mains qui ont tué ;
Qu’on m’arrache ce manteau blanc prostitué ;
Qu’on appelle, qu’on ameute la populace.
Je m’offre aux poings qui frapperont

  1. Le calice contenant l’hostie.
  2. Substantif verbal de bannir. Être au ban de l’univers veut dire : être exilé, chassé de partout.