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Page:Sensine - Chrestomathie Poètes, Payot, 1914.djvu/637

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émile verhaeren

Et puis — que son printemps soit vert ou qu’il soit rouge —
N’est-elle point dans le monde, toujours,
Haletante, par à travers les jours,
La puissance profonde et fatale qui bouge !



L’action[1].

Lassé des mots, lassé des livres,
Qui tiédissent la volonté,
Je cherche, au fond de ma fierté,
L’acte qui sauve et qui délivre.

La vie, elle est là-bas violente et féconde,
Qui mord, à galops fous, les grands chemins du monde.
Dans le tumulte et la poussière,
Les forts se sont pendus à sa crinière
Et, soulevés par elle et par ses bonds,
De prodige en prodige,
Ils ont gravi, à travers pluie ou vent, les monts
Des audaces et des vertiges.

L’action !
J’en sais qui la dressent dans l’air
Tragiquement, sur ciel d’orage,
Avec des bras en sang et des clameurs de rage.

D’autres qui la rêvent sourde et profonde,
Comme une mer
Dont l’abîme repousse et rejette les ondes.

J’en sais qui la veulent froide, mais obstinée,
Jaugeant, avec des calculs clairs,
Le vaisseau noir des destinées.

J’en sais qui l’espèrent vêtue
Du silence charmeur des fleurs et des statues.

J’en sais qui l’évoquent partout
Où la douleur se crispe, où la démence bout.

J’en sais qui la cherchent encore.
Après la nuit, pendant l’aurore,
Lorsque déjà elle est assise, au seuil
Doux et serein de leur orgueil.

  1. Extrait du recueil : Les Visages de la Vie.