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Page:Sensine - Chrestomathie Poètes, Payot, 1914.djvu/615

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maurice maeterlinck

— Sites recomposés qu’on eût dit oubliés ! —
D’un canal mort avec deux rangs de peupliers[1]
Dont les feuilles vont se cherchant comme des lèvres.
Décor d’une prairie où de bêlantes chèvres
S’appellent l’une l’autre avec des voix aussi
Blanches comme leur laine et d’un air si transi…
Décor surtout de vous, vieux quais en enfilade,
Pignons, rampes de bois par-dessus l’eau malade
Où chaque feu miré se délaye en halo,
Fragile et fugitif paysage de l’eau
Qui sous un heurt de vent tout à coup s’évapore
Et fait que l’eau se mue en sommeil incolore.

Sites instantanés, comme à peine rêvés,
En contours immortels je les ai conservés
Et je les porte en moi depuis combien d’années !
Seul un ciel identique en nuances fanées,
Triste comme celui qui me les faisait voir,
Les a ressuscités de moi-même ce soir !
Et c’est ainsi toujours qu’au hasard des nuages
Revivent dans mon cœur de souffrants paysages.



Principales œuvres de G. Rodenbach (Lemerre, éditeur, Paris) : Les Tristesses (1879) ; La Mer élégante (1881) ; L’hiver mondain (1884) ; La jeunesse blanche (1886) ; Le Voyage dans les yeux (1893) ; Les Vies encloses (1896) ; Du silence (1888) ; Le Miroir du ciel natal (1898). — Critiques à consulter : Ch. Fuster, Les poètes du clocher (1889) ; Jules Lemaitre, Impressions de théâtre (1895) ; Gaston Deschamps, La vie et les livres (1895) ; Virgile Rossel, Histoire de la littérature française hors de France (1895) ; Gustave Kahn, Revue blanche, T. XII (1897) ; Fernand Gregh, Revue de Paris, (1er janvier 1899) ; Camille Mauclair, Revue des Revues, (15 février 1899) ; Van Hamel, Georges Rodenbach (1899) ; Émile Verhaeren, Revue encyclopédique (28 janvier 1899) ; van Bever et Paul Léautaud, Poètes d’aujourd’hui (1900).




MAURICE MAETERLINCK

Né à Gand en 1862.

Ce n’est pas en vers que l’auteur de La Princesse Maleine, de Pelléas et Mélisande, de Sagesse et destinée, de La Vie des abeilles, de L’Oiseau Bleu, de La Mort, est un admirable poète. Il débuta par des poésies et il en fit d’intéressantes ; pourtant on s’occuperait fort peu de ces bluettes de début si elles ne permettaient pas de comprendre l’évolution de son génie littéraire. Les premiers vers de Maeterlinck sont symbolistes et très subtils, fort alambiqués parfois, mais ils sont aussi comme enveloppés de cet éther de mystère et de mélancolie, qui rend si prenants ses merveilleux drames. D’ailleurs, il fait entendre une autre note dans ses

  1. On reconnaît ici l’auteur de Bruges la Morte.