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Page:Sensine - Chrestomathie Poètes, Payot, 1914.djvu/568

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chrestomathie française

Où les coteaux herbeux, d’où l’aube blanche émerge,
Sous les trèfles touffus font chanter leurs grillons.

Belle heure où, tout mouillé d’avoir bu l’eau vivante,
Le frissonnant soleil que la mer a baigné
Éveille brusquement dans les branches mouvantes
Le piaillement joyeux des oiseaux matiniers,

Instant salubre et clair, ô fraîche renaissance,
Gai divertissement des guêpes sur le thym,
— Tu écartes la mort, les ombres, le silence,
L’orage, la fatigue et la peur, cher matin…


La nuit flotte [1].


La nuit flotte, amollie, austère, taciturne.
Impérieuse ; elle, est funèbre comme une urne
Qui se clôt sur un vague et sensible trésor.
Un oiseau, intrigué, dans un arbre qui dort,
Paraît interroger l’ombre vertigineuse.
La lune au sec éclat semble une île pierreuse :
Cythère [2] aride et froide où tout désir est mort.

Une vague rumeur émane du silence.
Un train passe au lointain, et son essoufflement
Semble la palpitante et paisible cadence
Du coteau qui respire et songe doucement…

Un parfum délicat, abondant, faible et dense,
Mouvant et spontané comme des bras ouverts,
Révèle la secrète et nocturne existence
Du monde végétal au souffle humide et vert.

Et je suis là. Je n’ai ni souhait, ni rancune ;
Mon cœur s’en est allé de moi, puisque ce soir
Je n’ai plus le pouvoir de mes grands désespoirs,
Et que paisiblement je regarde la lune.

Je suis la maison vide ou tout est flottement.
Mon cœur est comme un mort qu’on a mis dans la tombe ;

  1. Extrait du recueil Les vivants et les morts (1913).
  2. Cythère (du grec Κύθηρα), aujourd’hui Cérigo, est une petite île située au sud du Péloponèse, près de la pointe la plus orientale terminée par le cap Malée. D’après la mythologie, c’est là qu’aborda Vénus Aphrodite après être née de l’écume de la mer ; l’île lui fut consacrée par les Grecs. Aujourd’hui, quand on la regarde en passant, elle offre l’aspect d’une masse rocheuse assez désolée, bien qu’elle ne soit pas stérile.