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Page:Sensine - Chrestomathie Poètes, Payot, 1914.djvu/567

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comtesse de noailles

Maintenant la poétesse est arrivée à la douleur et à la nuit. Bien qu’elle soit restée panthéiste par sa manière de concevoir la nature, quelque chose de nouveau a frémi en elle. Ce n’est plus un hymne à la vie qu’elle chante. La Mort, à laquelle elle ne songeait pas, lui est apparue avec la projection de son ombre noire. Je me la figure comme un Athénien antique s’arrêtant songeur devant l’inscription du « Dieu inconnu ». En tout cas, elle est une remarquable poétesse, malgré son exaltation parfois un peu désordonnée, un des tempéraments lyriques les plus vibrants que la poésie française ait suscités.


La mort fervente[1].


Mourir dans la buée ardente de l’été,
Quand parfumé, penchant et lourd comme une grappe,
Le cœur que la rumeur de l’air balance et frappe
S’égrène en douloureuse et douce volupté.

Mourir baignant ses mains aux fraîcheurs du feuillage,
Joignant ses yeux aux yeux fleurissants des bois verts
Se mêlant à l’antique et naissant univers,
Ayant en même temps sa jeunesse et son âge.

S’en aller calmement avec la fin du jour :
Mourir des flèches d’or du tendre crépuscule,
Sentir que l’âme douce et paisible recule
Vers la terre profonde et l’immortel amour.

S’en aller pour goûter en elle ce mystère
D’être l’herbe, le grain, la chaleur et les eaux,
S’endormir dans la plaine aux verdoyants réseaux,
Mourir pour être encor plus proche de la terre…


O lumineux matin [2].


O lumineux matin, jeunesse des journées.
Matin d’or, bourdonnant et vif comme un frelon.
Qui piques chaudement la nature, étonnée
De te revoir après un temps de nuit si long.

Matin, fête de l’herbe et des bonnes rosées.
Rire du vent agile, œil du jour curieux.
Qui regardes les fleurs, par la nuit reposées.
Dans les buissons luisants s’ouvrir comme des yeux.

Heure de bel espoir qui s’ébat dans l’air vierge
En mêlant les vapeurs, les souffles, les rayons,

  1. Extrait du recueil : Le Cœur innombrable (1901).
  2. Extrait du recueil : Le Cœur innombrable.

CHREST. FR. POETES 35