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Page:Sensine - Chrestomathie Poètes, Payot, 1914.djvu/340

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chrestomathie française

Un jour tu graviras pour moi ce chemin sombre,
— Un jour de Saint-Joseph, la fête de mon Ombre —
Ne charge pas ces fleurs du poids de ton chagrin !

J’aime mieux une larme à ton cœur arrachée
— Dût-elle, sur ma pierre, être aussitôt séchée, -
Qu’un emblème imposteur, — dût-il pleurer sans fin !


Atra cura [1].


Fantôme qui reviens en tout lieu, à toute heure,
Creuser de l’ongle un pli sur mon front abattu ;
Qui, d’un souffle brutal, brises comme un fétu [2]
L’échafaud des projets dont mon esprit se leurre [3] ;

Dégoût dans les plaisirs, doute dans la vertu,
Sourde gêne de l’être, angoisse intérieure,
Hôte importun qu’on chasse et qui toujours demeure,
Mystérieux tyran, Souci, qui donc es-tu ?

— Dans le sommeil des sens je suis le sens qui veille,
Le tintement sans fin qui fatigue l’oreille,
L’oiseau noir qui s’abat sur le songe enchanté ;

Je suis le soubresaut du cœur, le cri du drame,
Le sombre clocheteur [4] qui, dans la nuit de l’âme,
Passe, et, le long du temps, sonne l’Éternité !


Œuvres poétiques de Josephin Soulary (1838-1882). (Lemerre, éditeur, Paris). — Critiques à consulter : Jules Lemaître : Les Contemporains ; Ch. Gidel, Histoire de la littérature française ; Mariéton, Josephin Soulary et la Pléiade lyonnaise (1884).



Albert MÉRAT
Né à Troyes en 1840, mort à Paris en 1909.

C’est l’aquarelliste du Parnasse. Descripteur comme Gautier et ses disciples parnassiens, il a surtout peint de petits tableaux d’une fine tonalité et d’une élégance un peu froide. Son habileté technique est très grande.

  1. Extrait des Sonnets, — Atra cura, en latin, le noir souci.
  2. Fétu, anciennement festu, brin de paille, du latin populaire festucum (latin classique festuca).
  3. Le verbe leurrer, (attirer par un artifice) vient du mot leurre, qui signifiait primitivement un morceau de cuir rouge façonné en forme d’oiseau et dont on se servait pour faire revenir le faucon pendant la chasse. Ici, se leurre veut dire s’illusionne.
  4. Anciennement homme qui précédait les convois funèbres, tenant une clochette qu’il faisait sonner de temps en temps (Littré).