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tutionnelle, comme l’empereur avait été l’empire à lui tout seul. En même temps que les institutions et les coutumes, la littérature anglaise passa le détroit et vint régner chez nous. La poésie britannique nous révéla le doute incarné sous la figure de Byron ; puis la littérature allemande, quoique plus mystique, nous conduisit au même résultat par un sentiment de rêverie plus profond. Ces causes, et d’autres, transformèrent rapidement l’esprit de notre nation, et pour caractère principal lui infligèrent le doute. Or le doute, c’est Obermann, et Obermann, né trop tôt de trente années, est réellement la traduction de l’esprit général depuis 1850.

Pourtant, dès le temps de sa publication, Obermann excita des sympathies d’autant plus fidèles et dévouées qu’elles étaient plus rares. Et, en ceci, la loi qui condamne à de tièdes amitiés les existences trop répandues fut accomplie ; la justice, qui dédommage du peu d’éclat par la solidité des affections, fut rendue. Obermann n’encourut pas les trompeuses jouissances d’un grand succès, il fut préservé de l’affligeante insouciance des admirations consacrées et vulgaires. Ses adeptes s’attachèrent à lui avec force et lui gardèrent leur enthousiasme, comme un trésor apporté par eux seuls, à l’offrande duquel ils dédaignaient d’associer la foule. Ces âmes malades, parentes de la sienne, portèrent une irritabilité chaleureuse dans l’admiration de ses grandeurs et dans la négation de ses défauts. Nous avons été de ceux-là, alors que plus jeunes, et dévorés d’une plus énergique souffrance, nous étions fiers de comprendre Obermann et près de haïr tous ceux dont le cœur lui était fermé.

Mais le mal d’Obermann, ressenti jadis par un petit nombre d’organisations précoces, s’est répandu peu à peu depuis, et, au temps où nous sommes, beaucoup peut-être en sont atteints ; car notre époque se signale par une grande multiplicité de maladies morales, jusqu’alors inobservées, désormais contagieuses et mortelles.

Durant les quinze premières années du dix-neuvième siècle, non-seulement le sentiment de la rêverie fut gêné et empêché par le tumulte des camps, mais encore le sentiment de l’ambition fut entièrement dénaturé dans les âmes fortes. Excité, mais