Page:Senancour - Rêveries sur la nature primitive de l’homme, 1802.djvu/178

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
( 168 )

croyons ne rien obtenir même en obtenant beaucoup ; parce que, toujours hors de la nature, nous cherchons des joies extrêmes, et nous oublions que la félicité n’est point une succession d’éclairs rapides, mais une lumière douce et durable.

Les plaisirs impétueux conviennent bien mal à l’homme des grandes sociétés, qui ne vit pas seulement dans le présent, mais bien plus encore dans l’avenir et le passé. Leur brillante séduction, avec ses inégalités, ses intervalles et ses craintes, produit plus encore de dégoûts et d’anxiétés que de désirs et de jouissances. Cette avide inquiétude nous captivoit par ses promesses irrésistibles ; le feu passe, les facultés se consument, l’espoir reste infécond dans le cœur dévoré d’une stérile ardeur, et l’existence elle-même n’est qu’un poids pénible à qui la porte en vain. Des jouissances tranquilles, mais continues, amènent le calme, la sécurité. Ce paisible bonheur ne séduit pas d’abord, et ne fait pas d’enthousiastes ; il promet moins, mais il ne trompe jamais. Il s’accroît et se perpétue, nourri de ses propres forces, et se reposant sur son expérience ; mais les excès de joie qui nous entraînent si vivement, fuient avec une égale