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la caverne. Il désira se changer en arbre. Cette pensée lui semblait parfois désir d’insensé ou de petit enfant qui se croit, dans ses jeux, transformé en chien ou en chèvre. Mais un tel espoir, seul de tous les autres, rassérénait un peu ; il s’y raccrochait comme aux pirogues défoncées qui surnagent à peine, et qu’on sent couler sous le poids. Il lui devenait décidément insupportable d’être en butte aux railleries des porteurs-d’idoles, des manants ; et qu’on le désignât de l’un à l’autre pour celui qui avait « oublié les Mots ».

Il dit à sa femme son dessein d’accomplir un prodige. Elle s’en égaya beaucoup : — « Je veux bien de toi comme tané », reprit-elle avec moquerie, « et non pas comme un fruit bon à manger ! » Puis elle s’empressa de tout dénoncer à ses compagnes.

De bouche en bouche passaient les paroles prometteuses du haèré-po coupable. Tout d’abord, les fétii de la terre Papara vinrent considérer ce prêtre comme on entoure un insensé qui divague. Mais, hormis cette histoire, ses entretiens semblaient d’un sage. On disputait avec lui sans désir de le voir se dérober, et l’on s’en retournait indécis. Car c’est être bien avisé, que de discerner, en une nuit, l’homme réfléchi, d’un autre qui s’égare : lorsqu’un dieu vient s’en mêler… éha ! il faut encore plus de subtilité !