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rivage, replets et satisfaits, somnolaient sur le ventre en attendant l’heure des beaux discours.

Soudain, les gardes écartèrent la racaille, et, dans un galop alourdi par leurs charges ballottantes, des porteurs-de-victimes traversèrent le parvis. Trois corps, cerclés de bandelettes, tombèrent avec un clappement mou. On les hissa jusqu’au sommet de l’autel. Les têtes roulaient sur la pierre, et tous les yeux morts, ouverts plus que nature, regardaient au hasard. C’étaient trois malfaiteurs que l’on avait, à l’improviste, assommés sur le choix d’Haamanihi. Le grand-prêtre, d’un coup d’ongle, fit sauter, de chacun des orbites, les yeux, qu’il sépara sur deux larges feuilles. La première, il l’éleva tout près des simulacres divins. Il tendit l’autre à Pomaré, disant avec force :

— « Mangeur-d’Œil, Aï-Mata, sois nommé, chef, comme tes ancêtres et comme tes fils. Repais-toi de la nourriture des dieux. Mange aussi du courage et de la férocité. »

L’Arii, ouvrant la bouche, feignit d’avaler les yeux. À cette vue, les étrangers commencèrent à glapir, on ne sait pourquoi, sans aucun souci de la majesté du lieu et du rite. L’un d’eux, le plus petit, montrant à la fois sa mâchoire et les corps étendus, pressait de questions ses voisins : — « Vous n’allez pas… —