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d’épaisse carrure, voûtés par les fardeaux quotidiennement soulevés et que le port des gros régimes de féï a bossués aux épaules et à la nuque de proéminences molles. Ils portaient, en présents pour les atua, de plantureuses grappes rouges, des bananes, des racines mûres de taro. Les mieux avisés, cependant, n’avaient choisi que d’immangeables fruits verts. Ils diraient, avec astuce, en les dédiant au fécondateur : « C’est tout ce qu’il nous est possible, Oro, de t’offrir. Mais reviens promptement parmi nous ; donne-nous une autre récolte, et abondante : nous pourrons alors te repaître plus dignement ! » Ainsi, sans privation de soi-même, on inciterait le dieu pour les saisons à venir.

En même temps, de tous les coins des vents, irruaient les peuplades foraines venues des îles sœurs, et que l’attrait des belles fêtes attire et englue comme l’huile nono les mouches de marais. Tous ces gens étaient divers de tailles, d’allures, de cheveux, et de couleurs de peaux. Agiles et bruyants, les hommes de Nuú-Hiva en imposaient aux autres par le belliqueux de leurs gestes. De farouches rayures de tatu bleu, barrant toute la face, leur enfonçaient les paupières et démesuraient le rictus qui fait peur à l’ennemi. Ils agitaient avec prestesse d’énormes massues habilement entaillées. Chaque figure incrustée sur leurs membres signifiait un exploit. — Plus bruns, desséchés par l’eau salée, les marins d’Anaa, l’île basse, se tenaient à l’écart, et défiants un peu. Leurs