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et Raïateá, qui sont des terres flottant par-delà le ciel visible. Pour affirmer sa conquête dans la vallée Piraè, il en avait aboli tous les noms jadis en usage.

Car on sait qu’aux changements des êtres, afin que cela soit irrévocable, doit s’ajouter l’extermination des mots, et que les mots périssent en entraînant ceux qui les ont créés. Le vocable ancien de la baie, Vaï-été, frappé d’interdit, était donc mort à la foule. — Les prêtres seuls le formulaient encore, dont le noble parler, obscur, imposant et nombreux, se nourrit de tous les verbes oubliés.

Et Vaïraatoa lui-même n’était plus Vaïraatoa, mais Po-Maré, qui « tousse dans la nuit ». — Ainsi l’avait interpellé un chef de Taïarapu, par moquerie que l’autre eût rempli toute la « Nuit » du bruit de sa « Toux ». Le nom fut agréable aux oreilles de Vaïraatoa. Il le haussa à cette dignité de désigner un chef, puis en revêtit son fils…

« Niaiseries ! et la vantardise même ! » conclut Térii, que les maîtres de Papara prévenaient contre l’abus des plus nobles coutumes — surtout contre l’usage inopportun du Tapu-des-mots. « Po-Maré » n’était qu’un surnom de fille malade ! — Soudain, la pagaie racla le fond. La coque toucha.

— « Saute ! » cria Térii. Tétua prit pied sur le corail affleurant. La pirogue, allégée, courut jusqu’à la plage. Ils l’amarrèrent à de fortes racines, puis, au hasard, s’approchèrent d’un faré où l’on préparait le repas du milieu du jour. Un homme les aperçut