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Iakoba, un instant déconcerté, reprit soudain son assurance. — « Vous aurez des clous ! » La foule se dispersa. Nul n’osait plus rire.

Lui sourcillait avec effort, et tâchait à retenir tous ses pensers autour de la déplorable évidence : pas de clous, pas de faré, point de maro noir. Envolés, au même souffle, les honneurs attendus, et cet espoir des beaux discours devant toute l’assemblée ! Cependant il ne récria point, et ne couvrit pas de mots inutiles les hommes, les chefs et les dieux comme font, dans leurs gestes de dépit les matelots à la colère vive. Au contraire, il se tint immobile, et, par une courte prière non parlée, demanda au Seigneur de l’inspirer.

Le dieu ne répondit pas : nul penser ingénieux ne vint surgir dans les entrailles du fidèle, qui prit peur : le dieu lui en voulait ! Aussi, n’était-ce pas d’une bien mauvaise adresse que de s’obstiner à bâtir ce faré chrétien si près du maraè détestable ! Iakoba vacillait dans un embarras mélangé de crainte. Cependant, des clous, il savait fort bien où l’on s’en pouvait fournir : il en était chargé, par gros sacs, ce navire Farani, qui, voilà près de onze lunaisons, avait ramené le voyageur dans son île. Et ce pahi, on l’avait aperçu, en longeant la côte, non loin de Punaávia, attaché aux arbres du rivage en face de la baie Tapuna : certes, il gardait dans son ventre assez de clous pour bâtir dix faré-de-prières ! Ia-