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nuées, étouffant les petits regards des étoiles, approfondissaient les ténèbres sur le sol.

Iakoba se prit de peur : peur d’être seul : plus grande peur à n’être point seul : car des êtres imprécis, — pouvait-on dire vivants ? — et venus, on ne savait d’où, commençaient à frôler le chrétien épouvanté dont les pas se précipitaient, — vers quel but, il ne devinait pas encore. Comme il tâtonnait au hasard, ses doigts touchèrent des cheveux. Aussitôt, tâtonnantes aussi, des mains, d’autres mains que les siennes, passèrent le long de sa propre figure et descendirent sur son manteau de nattes. Il étendit les bras, trouva des corps autour de lui, les sentit nombreux, hâtifs, vêtus de nattes eux-mêmes. Quels insensés, vraiment, que ces Mamaïa, pour se hasarder ainsi dans la nuit ! Mais quel courage ne montrait-il pas lui-même, à se mêler à leurs troupes équivoques ! Soufflant d’orgueil, il s’enhardit ; et il osa palper ces furtifs rôdeurs du sombre dont la multitude, à chaque enjambée, croissait.

Il en venait à l’improviste, de toutes les faces de l’obscur, et par des routes inconcevables. Leur approche seulement se décelait par un bruit bref de fourré crevé, et un remous dans les marcheurs qui se serraient pour accueillir les autres. Car on allait, coude à coude, par un étroit sentier couvert. Et rien ne marquait le défilé de tous ces gens, que le frémissement des feuilles froissées et le pétillement des petites branches.