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de vie, plus précieuse cent fois que la lumière du jour, comme l’esprit est plus précieux que le corps et l’éternité plus importante que le temps. » Il se répandait, en outre, une histoire merveilleuse, propre à faire tressaillir ceux-là dont le regard est mort : Hiro, prêtre païen de Hiro le faux dieu, venait de « trouver, comme Taolo, encore appelé Paolo, son chemin de Tama » : Il marchait, plein de pensers impies dans une vallée toute encombrée de grands arbres. Une branche s’abattit et le frappa au front. Il tomba, se releva aveugle, et, comme Taolo, dut être reconduit à son rivage par ses compagnons apeurés. N’était-ce point là le signe où se marquait la colère du vrai dieu ? Il l’avait reconnu avec des larmes, et il désirait le baptême. Pour mieux affirmer son regret et son espoir aussi, il réclamait le nom de Paolo, assuré que le Seigneur, après le rite, lui rendrait la joie de ses yeux. Tous les aveugles avec lui espéraient le même prodige.

Dès lors, ce fut un enthousiasme avide et pieux : les fabricants ne pouvaient plus satisfaire ces affamés de la nourriture divine. La valeur des échanges croissait. La « Bonne-Parole », ou Evanélia, « selon Mataïo », que l’on pouvait, trois lunaisons auparavant, acquérir toute cousue pour dix bambous d’huile de haári et deux cochons moyens, ne fut plus échangée à moins de quinze bambous et quatre cochons forts. L’Evanélia selon Ioané, très recherché dans