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de lui, et sanglota longtemps, étendu à cette place où, d’habitude, il l’enlaçait avec frissons. Parmi ses larmes revenaient toujours d’ennuyeuses paroles : « Il t’a prise, il t’a prise comme moi, le sale matelot ! Il t’a embrassée partout, hein ? Et tu l’as serré dans tes bras… » Il jetait, avec reproche, des regards perdus sur le souple corps de la fille qui n’osait point se couler près de lui : le tané s’apaiserait tout seul, et bien vite sans doute, mais il fallait se garder de rire pour ne pas le peiner davantage. Il répétait : « Tout près, tout près du matelot… » Voilà qui semblait le chagriner, que l’autre ait pu toucher de ses mains… Mais Eréna, fâchée qu’il la supposât aussi éhontée, reprenait vivement : — « Près de lui ? Hiè ! pas du tout ! J’avais gardé ma tapa ! » Quoi donc lui fallait-il de plus ? Il ne parut point consolé. Décidément, elle eut pitié : soulevant le visage de l’ami qui pleurait à travers ses mains, elle glissa son bras sous la gorge tressautante. Vraiment, il avait une vraie peine. Leurs larmes à tous les deux se mélangèrent. Elle se frôla, disant : — « Aüté… Pauvre tané chéri… » Et l’on ne savait pas, dans le sombre, si leurs voix étaient plaintives seulement. Néanmoins, comme cela détournait l’attention, Rébéka dit avec rudesse : — « Eh ! les enfants, la paix ! sur votre natte. Samuéla, reprends la Bonne-Parole pour Térii et pour nous-même. »