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— « Excellents Farani ! Excellents fétii ! » proclamait maintenant Térii, dont la reconnaissance débordait avec d’abondantes paroles. Sous la vertu de la précieuse boisson, il lui venait aux lèvres des mots de tous les langages entendus au hasard de ses aventures. Il remerciait tour à tour en Paniola[1] et en Piritané. L’on s’égayait beaucoup. Alors, il imagina de raconter aux bons Farani la déconvenue de son arrivée, les rites stupides, la tristesse, l’ennui. Il feignait de considérer, dans le creux de sa main, des feuillets à signes-parleurs. Il levait le bras comme l’orateur du matin. Les matelots, autour de lui, secouaient leurs entrailles. Excité par leur bonne humeur, il chanta, d’un gosier trémulant, quelque himéné mélangé d’injures et de moqueries. Puis il s’arrêta, inquiet soudain. Car une voix pleine d’angoisse, toute proche, appelait de groupe en groupe : — « Eréna… Eréna… »

Il vit le jeune Aüté, les yeux rouges dans les lumières, et qui lui-même aperçut Térii : — « Où est Eréna ? » Térii se garda bien de montrer le creux du bateau. Sans répondre, et comme sollicité par tous les rieurs, il se remit à danser en raillant, cette fois, la démarche sautillante des femmes étrangères, et leurs gestes étroits. Des cris amusés s’envolèrent à la ronde, se mélangeant à la joie qui grondait partout : les pieds frappaient le pont à coups pressés ; les mâts

  1. Espagnol.