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pagaie. Aué ! le méchant Aüté l’avait cachée, sans doute, pour déjouer la promenade défendue !

— « Tu viens au pahi Farani ? Tu viens ? » crièrent les trois amies. Eréna montrait son dépit.

— « Eha ! » riaient les autres, « il est bien rusé, ton Aüté chéri, et bien exigeant. Mais, puisque ce navire-là t’a rapporté le vieux tané de Rébéka… le vieux tané qui est ton père, maintenant… mais viens donc ! »

Eréna plissait tristement la bouche, honteuse devant ses compagnes.

— « Nous n’avons pas de pirogues, nous autres, nous allons nager… Tu viens ? »

Elles plongèrent. Leurs épaules, d’une même glissade, filaient dans l’ombre calme, et leurs trois chevelures sillaient, en frétillant, la face immobile de l’eau.

— « Je ne monterai pas au navire », se redit Eréna. « Je regarderai seulement. » C’était un jeu de nager d’une traite jusqu’au récif, et le pahi s’en tenait à moitié route. Elle rejoignit les autres en quelques brassées, et toutes, insoucieuses de leur souffle, — car la mer vous porte mieux que l’eau courante, s’en allaient très vite vers le navire éblouissant. Les poissons fluets, à la chair délicate, aux couleurs bleues et jaunes, nagent vivement aussi vers les grands feux de bambous, jusqu’au temps où l’homme au harpon, penché sur l’avant de la pirogue, les perce d’un grand coup qui les crève et les tue. Les