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narines pouvaient flairer un peu : on devina qu’il passait par l’éclaircie l’arôme d’une terre toute proche, d’une terre mouillée de pluie chaude, grosse de feuillées, et fleurant bon le sol trempé : et cette haleine était suave comme le souffle des îles parfumées d’où l’on s’était enfui.

Elle parut : très haute, escarpée de roches, bossuée de montagnes, creusée de grandes vallées sombres, arrondie à mi-versants de mamelons courbes. On cria : Havaï-i ! Havaï-i ! On embrassait d’un regard de convoitise la rive désirée : ainsi, disait Paofaï, ainsi fait un homme, privé de plaisirs pendant quatorze nuits, et qui va jouir enfin de ses épouses. Les odeurs palpitaient, plus vives pour les visages lassés du grand large fade, et les yeux, qui depuis si longtemps roulaient sur des formes mouvantes, se reposaient à discerner des contours solides. Si bien que Térii, saisi violemment par les coutumes étrangères, se prit à dire des mots sans suite : — « Cela est beau — cela est beau »… il se dressait, la figure détendue.

Paofaï le considéra comme on épie un insensé, et lui parla sévèrement : on était loin du récif ! Le courant écartait ; il fallait reprendre les petites pagaies, et forcer dessus. Et puis, ce n’est pas un bon présage, pour un voyageur, que d’imiter dans leurs manies les habitants des autres pays. — Térii se souvint. Il baissa la tête, tendit les bras, courba les reins et pagaya. Ses yeux ne cherchaient plus les belles couleurs aux flancs des montagnes, mais seulement