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les nattes au hasard des petits souffles inconstants. L’indécision coulait dans les chairs en même temps que dans les entrailles. Le pahi dérivait, on ne peut savoir vers où. À la chute du jour, la houle reprit, mais sa marche était décevante. On désira l’aube.

Elle fut sombre aussi, et bousculée de nuages vifs. Car un nouveau souffle se levait que Paofaï crut pouvoir nommer : le toéraü. Il fallut changer de flanc, incessamment. Quand le pilote estimait assez large la bordée, il criait, en inclinant la pagaie-maîtresse : le navire fuyait le vent et abattait avec rapidité. L’arrière, à son tour, montait dans la brise ; on changeait les nattes : les poupes devenaient avants, et Paofaï, sa grande pagaie sur l’épaule, passait d’un bout à l’autre et reprenait la route. — Mais soudain, le toéraü fraîchit. La mer s’enfla, devenue verte et dure.

On serra les nattes. — Le vent siffla dans les haubans. La mer grossit. Les lames sautaient du travers sur la première coque, la cinglaient d’écume, éclaboussaient les entretoises en secouant la coque jumelle. Les attaches des traverses fatiguaient beaucoup, grinçaient, forçaient et fendaient les ponts. — Ceux qui n’ont pas couru la mer-extérieure et qui ne sont jamais sortis des eaux-du-récif, ne peuvent pas savoir ce que c’est. — Pour soulager le navire, on dressa, bout aux vagues, les deux proues. Les provisions se trempèrent d’eau saumâtre. Puis la carène gauche creva deux bordés et remplit. Les