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coutume, refusa rudement à tous. Il s’efforçait, dessus le tumulte, de faire entendre ceci : l’on ne mangeait pas l’atua ! Non ! Non ! — il hurlait ces mots en secouant la tête avec violence : mais on partageait le fruit « en mémoire du Seigneur »… plus tard, quand ils sauraient… eux aussi, eux tous viendraient se joindre… — Désormais, quoi qu’il pût dire, la foule, déçue, n’admirait plus son discours.

Entre eux, cependant, parmi les cris à peine tombés, les étrangers mâchaient leur petite nourriture. On les vit ensuite porter aux lèvres les coupes de boisson rougeâtre : on s’attendait à quelque prodige : tout demeurait calme. Ils se repaissaient, d’ailleurs, sans aucune avidité ; sans exprimer la satisfaction de leurs entrailles ni le contentement de leurs maigres appétits. On méprisa : des chants grêles et désagréables, de sombres vêtements étroits, la présence impure des femmes, et, pour issue, le piteux festin ? Non ! le dieu n’était pas descendu ! Le dieu ne pouvait pas descendre à l’appel d’aussi piètres inspirés ; et il s’irritait, sans doute, dans son ciel… Haamanihi redouta son ressentiment, et il dépêcha deux serviteurs vers le maraè tout proche : si les Piritané ridiculisaient de la sorte leur Iésu, lui du moins, qui s’en déclarait déjà le disciple, l’honorerait en toute dignité. Les deux manants prirent leur course et disparurent dans les broussailles.