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Page:Sand - Theatre complet 1.djvu/431

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CONDÉ.

Sur la mort de qui ?


LE BEL ESPRIT.

Sur une mort vraisemblablement assez prochaine, car ce que nous avons vu ce soir donne à penser… Le prince fait des signes d’impatience. — Le bel esprit se hâtant.) En un mot, c’est l’épitaphe de Molière…


CONDÉ, en colère.

De Molière ? Vous faites, par provision, l’épitaphe d’un homme encore vivant, qui était là tout à l’heure sous nos yeux ?


LE BEL ESPRIT.

Mon épitaphe était à la louange de Molière ; mais, puisque le sujet n’est point agréable à Votre Altesse royale…


CONDÉ, outré.

Il vous l’est apparemment, à vous ? Voyons-les, ces vers ; je gage qu’ils sont méchants comme votre figure…


LE BEL ESPRIT, effrayé.

Ils ne méritent point…


CONDÉ, lui arrachant les vers et les lisant.

    Molière est dans la fosse noire ;
    On dit qu’il est mort tout de bon ;
    Pour moi, je n’en saurais rien croire ;
    L’acte est trop sérieux pour être d’un bouffon.

Un bouffon ! Molière un bouffon ! Allez, monsieur, ce bouffon-là vivra éternellement, tandis que vous et ceux de votre espèce mourrez tout de bon, comme vous dites. Plats rimailleurs ! vos vers sont de la nature de ceux qui s’attachent aux cadavres pour les ronger ; mais vous vous pressez trop. Molière est encore debout, et plaise au ciel qu’il soit là dans vingt ans, pour me faire voire épitaphe, quelque indigne de lui que soit le sujet !

Il froisse les vers et les lui jette à la figure. Le bel esprit, épouvanté, prend la fuite.