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grands ; chez les petits, de l’ignorance, de l’inquiétude, du malaise et du désespoir. Au milieu de vos conflits, la France se meurt, les campagnes souffrent, la religion se corrompt, les arts périssent. Eh bien, il y a un être innocent de nos fureurs. C’est un enfant de quinze ans qui s’appelle Louis XIV, et que la volonté de Dieu invite à personnifier l’unité de la France. Celui-là seul peut régner sans appeler l’étranger chez lui, preuve que sa cause est, au temps où nous vivons, la seule cause légitime. Bon Dieu ! quelle éducation lui font les partis, à ce pauvre enfant-là ! l’éducation de la guerre civile ! cela me rappelle… Mais je vous importunerais d’un récit hors de saison.


LE CAVALIER.

À propos du jeune roi ? Parlez, parlez, cela intéresse tout le monde.


MOLIÈRE.

Eh bien, c’était un jour que le roi, lors au maillot, pleurait fort et que rien ne pouvait l’apaiser. Sa Majesté la reine s’imagina d’envoyer chercher Scaramouche…


LE CAVALIER.

Scaramouche ?


MOLIÈRE.

Oui, Tiberio Fiorelli, le fameux Scaramouche, un histrion fort plaisant qui, comme tous les bouffons de profession, a le tempérament fort mélancolique. J’étais son élève, et il m’emmena pour l’aider à porter sa guitare, son chien, son chat, son singe et son perroquet. Le roi ne cessa point de crier ; il dansa et fit sauter ses bêtes, le roi pleurait toujours plus fort. Alors, Scaramouche demanda qu’on mît le roi dans ses bras, et on l’y mit. Aussitôt, cessant toutes ses grimaces et regardant le royal enfant d’un air fort sérieux : « roi, dit-il, garde les pleurs pour le jour où tu connaîtras les hommes ! » Ceci dit d’un ton bien grave, et avec des yeux humides de pitié, frappa l’enfant comme un son prophétique. On eût dit qu’il le comprenait ; car ses larmes cessèrent tout à coup. Il caressa de ses petites mains les joues blêmes et la longue