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Page:Sand - Theatre complet 1.djvu/321

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autre chose. Mais on n’est pas grand homme à toutes les heures de sa vie, parce qu’on est homme avant tout, homme toujours. Certains grands hommes sont de pauvres hommes, vus de près, et, moi, j’ai voulu montrer que Molière, même lorsqu’il était homme faible, malheureux, tourmenté, égaré, était encore un homme excellent, jamais un pauvre homme. J’ai été plus religieux envers lui que la plupart des écrivains de son temps et que tous ses biographes, car tous ont recherché en lui le côté plaisant ou ridicule, même ceux qui l’aimaient et l’admiraient. Mais, dans ce temps-là, on se croyait obligé de trouver un côté comique dans la vie d’un comique : c’était le goût, la mode. Thezzelin croyait rendre hommage à la mémoire de Scaramouche en lui attribuant la vie et les aventures d’un truand, et en écrivant la biographie de cet incomparable artiste dans le goût d’un canevas de bouffonneries italiennes[1]. Brécourt lui-même, le fidèle Brécourt, qui, dans une préface, rendait hommage aux vertus sérieuses de Molière, ne le présentait-il pas sur la scène comme un personnage burlesque dans sa comédie de l’Ombre de Molière ? — De là une foule d’aventures puériles, invraisemblables, apocryphes même, pour avoir l’occasion de dire un bon mot sur Molière ou de faire dire un bon mot à Molière. Je n’ai pas voulu, moi, faire faire de l’esprit à Molière : l’essai m’eût paru une profanation. Il n’y a que Molière qui puisse avoir l’esprit de Molière. Je ne lui ai fait dire que deux mots historiques : l’un tout à fait bonhomme à propos du bonhomme la Fontaine ; l’autre déchirant, celui de son agonie, celui qui pour moi résume toute sa vie de cœur : « Mon Dieu ! qu’un homme souffre avant de pouvoir mourir ! »

Mais à quoi bon ? m’a-t-on dit. Quelle est la morale, quelle est l’utilité de cette peinture domestique ? En quoi Molière nous est-il révélé à son avantage dans ces luttes intimes que tout le monde sait de reste ?

  1. Voyez, dans le Recueil de Ghérardi, le jugement du célèbre Arlequin sur cet ignoble pamphlet et l’hommage rendue à Fiorelli.