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un homme de cœur, vous vous en repentirez peut-être !

— Est-ce une menace ?

— Non, monsieur, je ne suis point venu ici pour ferrailler, à moins qu’on ne m’y contraigne. J’ai fait mes preuves ailleurs que sur les planches, et ce qui m’occupe ici est trop sérieux pour ne pas planer au-dessus des épigrammes que vous m’adressez. Je veux, j’exige que mademoiselle d’Estorade sache mes intentions. Je les lui ai écrites ce soir. En dépit de vous, ma lettre est dans ses mains. Au moment où elle sortait, au bras de M. Narcisse Pardoux, il a bien fallu qu’elle me laissât la lui glisser, à moins de faire un esclandre ridicule et d’amener une querelle entre moi et ce monsieur qui se pose en protecteur, et auquel je ne reconnais pas le droit de se mettre en travers de mon chemin. À présent, Juliette connaît toute mon âme. Elle sait que j’ai toujours deviné la sienne, et aujourd’hui plus que jamais. Elle sait que je n’avais jamais osé être amoureux d’elle, et que, de ce soir seulement, je vois clair en moi-même. Oui, c’est elle, c’est elle seule que j’aime, et tellement, que, pour elle, j’accepte le rôle le plus humiliant et le plus ridicule, qui est de venir ici attendre en vain l’entrevue que je lui ai offerte, et de m’exposer aux railleries de témoins fort mal disposés pour moi. Qu’importe, après tout, si elle a assez d’énergie pour voir que ses gardes du corps la trompent et que je suis de bonne foi ?