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pas assez pour avoir une opinion sur votre compte. Je ne vous ai jamais entendu chanter, et, à supposer que je fusse un bon juge, j’ignore encore si vous avez assez de talent pour regarder comme un sacrifice réel ce que l’on exige de vous.

— Il ne s’agit pas de cela, monsieur, reprit-il. Quant à renoncer aux planches, du moment que je serai à même de payer toutes mes dettes, mon parti en est pris. Les arts n’existent plus en France. Les artistes n’ont qu’à se voiler la face, à mourir ou à se marier.

— Est-ce que par hasard vous auriez été chuté à Nantes ?

— Tout au contraire, j’y ai un immense succès, et j’y passe pour un très-grand homme ; mais à Nantes !… Enfin, monsieur, si je viens vous consulter, c’est uniquement en vue de mademoiselle d’Estorade.

— Allons au fait ; je ne conçois pas comment le nom de mademoiselle d’Estorade se trouve mêlé à vos projets.

— C’est que vous faites semblant d’ignorer ce que je n’hésite pas à vous dire : c’est que mademoiselle d’Estorade m’aime depuis dix ans.

— Vous aime ?

— Oui, monsieur, d’un amour pur et chaste, mais tenace et profond. Toutes ses démarches pour me sauver de la misère et des embarras où j’étais tombé par ma faute, tous ses sacrifices… que je reconnais sans honte, parce que je me suis fidèlement acquitté envers elle ;