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et de jugement l’édifice que ses illusions avaient élevé avec enthousiasme. Mais, à force d’ébaucher et d’effacer le tableau de son avenir, il restait devant une toile blanche. Ces réflexions qu’il recommençait à faire, après les avoir ressassées pendant dix ans, avaient pu paraître nouvelles à mademoiselle d’Estorade. Pour moi, elles me semblèrent de tristes redites d’un thème usé. La vie de ce jeune homme était manquée. Il était trop tard pour qu’il s’arrachât à cette habitude de courir la bohème, dont il parlait avec mépris comme d’un pis aller où le rejetaient l’injustice et l’ignorance d’autrui, mais où, pour son malheur, il se plaisait à son propre insu, par la seule raison qu’il s’y trouvait dans des conditions où il pouvait primer son entourage. C’est là le secret de beaucoup d’existences d’artistes de province, et ce serait, en somme, un assez bon secret, s’ils en prenaient bravement leur parti ; mais bien peu le prennent et acceptent sans aigreur une position secondaire. Presque tous se disent et se croient méconnus. Malgré tout son esprit, Albany ne faisait point exception et donnait en plein dans ce travers ridicule.

La plupart des lettres que nous lisions avaient été écrites chez son frère, en Touraine. Il racontait y avoir été accueilli avec douceur et bonté. Mais on n’avait pas tué le veau gras pour son retour. On s’était également abstenu de transports de joie et de reproches inutiles. Il