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Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/95

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MYRTO. — Eh bien, c’est très-joli, ça ! J’en serais capable aussi, si j’aimais Gérard ; mais tu avais raison, je ne l’aime pas.

JENNY. — Eh bien, alors… c’est donc par méchanceté ! Oh ! Céline, tu étais moqueuse, un peu coquette, mais tu n’étais pas méchante !

MYRTO. — Je le suis devenue. Si tu savais comme on change quand… Mais tu ne comprends pas ça, toi. Au fond, je ne suis pas mauvaise, mais j’aime un peu à me venger. Gérard m’a trompée, comme un sot qu’il est. Quel besoin avait-il de me tromper ? Est-ce que je lui demandais ça ?

JENNY. — Il t’a promis de t’épouser ?

MYRTO. — Oh ! non pas ; mais de m’aimer plus que personne, et j’apprends qu’il se marie sans ma permission ! Je sais que ta baronne de Noirac se donne des airs dégagés dans le monde, et je n’entends pas que ces dames-là empiètent sur nos droits. Il nous est permis de faire les lionnes, et il ne leur est pas permis de faire les lorettes.

JENNY. — Oh ! Céline, que dis-tu là ? Tu es donc ?…

MYRTO. — Eh bien, mon Dieu, oui ! Tu ne le savais pas ?

JENNY. — Non.

MYRTO. — Et tu ne le devinais pas à ma toilette ? Qu’en dis-tu ? Regarde ! ce n’est pas des dentelles comme ça que nous vendions à notre petit comptoir ?

JENNY. — Oh ! mon Dieu, pauvre fille ! que je te plains ! Je te croyais entretenue par le marquis. C’était une faute… Mais enfin, quand on aime, on trouve si naturel de partager… Mais ce que tu es !…

MYRTO. — Allons, tu ne sais pas même ce que c’est qu’une lorette ; tu connais le nom et non la chose. Ce n’est peut-être pas si révoltant que tu crois, et si nous avons des travers, nous avons aussi des qualités.

JENNY. — Céline, je ne te juge pas, je te plains ! Voyons, rentre en toi-même, et puisque tu n’aimes pas le marquis, ne fais pas de scandale ici, ne fais pas rire et causer à propos de madame ! Si tu savais comme elle est bonne, tu n’aurais pas de dépit contre elle, va ! Elle n’a rien fait, elle pour t’enlever ton amant ? Elle ne te connaît pas, et quant