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Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/92

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ne sais si je dois faire enfoncer la porte ; je crains le bruit, le scandale. Enfin, je suis là, ne sachant comment me tirer de la jolie besogne que me donne monsieur le marquis. Voyons ! qu’est-ce qu’il faut faire ? qu’en pensez-vous ?

JENNY. — Je pense que c’est une femme qui aime le marquis, qu’elle est malheureuse, et qu’il faut la prendre par la douceur.

BATHILDE. — Bah ! malheureuse ! si vous voyiez son équipage !

JENNY. — On peut être riche et avoir du chagrin.

BATHILDE. — Mais elle a bu le vin et mangé les côtelettes !

JENNY. — On mange, on boit, on dort, et on a du chagrin !

BATHILDE. — Dame ! c’est possible ; mais le diantre soit de son chagrin ! Je n’y peux rien. Il faut que le marquis la plante là, puisqu’il épouse madame de Noirac.

JENNY. — Madame de Noirac ne voudrait pas épouser un homme qui aurait pris des engagements avec une autre femme !

BATHILDE. — Alors, il faudrait savoir ! Celle-là n’est peut-être pas ce que je croyais… Au fait, elle parle, elle marche, elle pleure, elle rit tout comme madame de Noirac, et c’est peut-être une grande dame aussi ! Elle est riche, j’en suis sûre. Elle avait sur le dos, pour voyager, un cachemire de cinq mille francs au moins ! Voyons, voyons, il faut savoir ! Si vous essayiez d’entrer chez elle ? Elle m’en veut, parce que je l’ai un peu brusquée ; mais vous, qui avez un air si doux ! Voulez-vous ?

JENNY. — Madame m’a ordonné d’essayer de la voir, j’irai… Dans l’intérêt de madame comme dans celui de cette dame-là, il vaut mieux, en effet, savoir à quoi s’en tenir.

BATHILDE. — Je vais vous conduire à sa chambre, et si elle vous reçoit, parlez un peu fort, hein ? pour que je puisse entendre ! Je resterai à la porte.

JENNY. — Je ne vous promets pas cela. Si elle veut parler bas, je parlerai bas.