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Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/70

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JACQUES. — Et moi aussi, je vous connais ; je vous vois passer le soir furtivement par le petit chemin qui descend au village ; je sais que vous allez partager votre repas et vos hardes avec les malheureux. Eux aussi vous connaissent déjà, et ils m’ont parlé de votre bon cœur. Il est donc tout simple que je m’intéresse à vous. Voyons, pourquoi vous cachez-vous comme cela dans les buissons pour pleurer à la dérobée ?

JENNY. — Ah ! monsieur, je n’oserais pas vous le dire. Et cependant vous paraissez si bon !

JACQUES. — Il faut peut-être que j’essaye de deviner ; quel est le malheur de votre âge ? L’amour, n’est-ce pas ?

JENNY. — Eh bien, oui ; pourquoi rougirais-je de cela ? Je n’ai jamais rien fait de mal, moi ! J’ai été abandonnée ; je n’ai ni espérance, ni désir de m’en consoler ; mais il y a pourtant des moments où je souffre tant que je voudrais au moins pouvoir me dire que ma souffrance est utile à quelqu’un et sert à quelque chose. Je sens qu’alors j’aurais tout à fait du courage ! Est-ce que vous ne pourriez pas me trouver une bonne raison qui me permettrait de pleurer et de penser à Dieu en même temps, vous qu’on dit si sage et si savant ?

JACQUES. — Mais pourrez-vous faire votre profit de cette bonne raison ?

JENNY. — J’essayerai.

JACQUES. — Eh bien, voilà : il faut s’habituer à ne plus penser à soi-même.

JENNY. — Oh ! il me semble que je n’y pense jamais !

JACQUES. — Vous pensez à celui que vous avez aimé ? C’est encore penser à vous-même ; car l’amour, on l’a dit souvent, et vous devez l’avoir entendu dire, c’est de l’égoïsme à deux.

JENNY. — C’est donc mal d’aimer ?

JACQUES. — Non, c’est bien, au contraire ; mais quand l’un des deux a brisé le lien, celui qui pleure trop longtemps retombe dans l’égoïsme pur et simple.

JENNY. — Je ne comprends pas.