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Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/55

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MAURICE. — Pourquoi faire ?

LE CURÉ. — Pour en faire un saint.

DAMIEN. — Comment ferez-vous ?

LE CURÉ. — Je l’habillerai plus décemment, je lui couperai les cornes et je lui mettrai une autre barbe ; j’en ai cinq dans mon église qui n’ont pas si bonne mine que lui, car, en le regardant bien, il n’est pas désagréable.

EUGÈNE. — Je crois bien ! C’est moi qui l’ai sculpté, et, dans le principe, j’en voulais faire Charlemagne.

MAURICE. — Est-ce que vous le mettrez dans le caveau de saint Satur.

LE CURÉ. — Précisément ! ces marmousets-là sont en faveur dans le pays. Ils guérissent chacun d’une maladie. Il m’en manquait un pour guérir le mal d’oreilles, et comme il a de grandes oreilles bien rouges, voilà mon affaire !

MAURICE. — Comment, monsieur le curé, vous qui, l’autre jour, déploriez la superstition des paysans, voilà que vous l’entretenez ?

LE CURÉ. — Oh ! je n’entretiens rien du tout ! Je subis et je laisse aller. La superstition est plus forte que notre volonté, mon garçon. Quand j’ai commencé, je voulais faire le raisonnable, et je m’imaginai, dans ma première cure, de supprimer un tas de vieilles figures équivoques que l’on vénérait comme cela. Je faillis être lapidé. Quand il tonnait pendant la messe et qu’on sonnait à toute volée pour conjurer la grêle, j’avais peur pour l’église ; je voulus faire taire la cloche. Bah ! les paysans disent au prêtre : « Tant pis pour toi, tu es prêtre ! si la cloche attire le tonnerre dans ton église et qu’il te tue, c’est que tu es mauvais prêtre ! » Faites donc quelque chose de ces gens-là, vous autres esprits forts ! Quand je vis que c’était ainsi, je pris le parti de laisser faire, et de bénir les idoles, et de laisser sonner la cloche au risque de faire tuer mon cher troupeau par la foudre, et je m’en moque pour mon compte, moi, un ancien troupier ! C’est mon état de risquer cela, comme autrefois d’aller au feu de l’ennemi. On s’habitue à tout, et on ne meurt qu’une fois, n’est-ce pas ? Bonsoir, mes enfants !