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Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/52

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DAMIEN. — Diantre ! elle est belle pourtant.

EUGÈNE. — Trop sèche, et peinte comme une image, je vous en réponds.

DAMIEN. — Oh ! que non.

EUGÈNE. — Oh ! que si. Je me connais en détrempe, moi qui ai été peintre en décors.

MAURICE. — Elle n’est pas plus peinte qu’une autre. Toutes les jeunes femmes un peu élégantes de ce temps-ci se peignent les joues, les lèvres, le tour des yeux. Elles épilent leurs sourcils pour les réduire à un mince filet arqué, elles se font des cils, ou plutôt des ombres portées de cils imaginaires avec du cohoul asiatique ; elles ont du blanc et du rouge dès le matin ; mais il faut dire que la peinture des femmes est en progrès, et qu’elles réussissent à se faire des têtes charmantes. C’est amusant à regarder.

DAMIEN. — Pour moi, c’est affreux.

EUGÈNE. — C’est affreux quand c’est mal fait, mais quand c’est réussi, c’est, comme dit Maurice, amusant à regarder.

DAMIEN. — C’est amusant comme un décor d’opéra ; mais en comparaison de la nature…

MAURICE. — Oh ! la nature, qui est-ce qui se soucie de la nature aujourd’hui ?

DAMIEN. — Nous trois au moins, j’espère.

MAURICE. — Nous nous en soucions trop peut-être ! Nous avons un malheur, nous autres, savez-vous ? Nous sommes trop critiques.

DAMIEN. — C’est vrai ; mais sommes-nous les seuls ?

MAURICE. — C’est le travers du siècle ; mais, en général, les jeunes artistes s’y abandonnent avec plaisir et ne s’en rendent pas compte. Nous, nous combattons ce travers chez les autres, et nous y tombons nous-mêmes. Nous aimons tant à examiner et analyser la nature, que nous arrivons à ne plus savoir par quel bout la prendre pour la traduire. Nous concevons tant de manières de l’interpréter, que nous n’osons plus en adopter une, et nous allons devant nous, attendant du ciel ou du hasard le mot d’une énigme que nous avons trop cherchée.