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Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/41

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sons. Vous convenez, n’est-ce pas, que le diable étant une création grossière de l’imagination, il n’est pas nécessaire à une religion, pour qu’elle soit une religion, d’admettre cette burlesque personnification du mal ?

RALPH. — Sans doute. Le mal lui-même n’est qu’un effet, il n’est pas une cause. Il est le résultat de l’ignorance. Il n’y a pas de mal dans l’œuvre de Dieu ; il y a le clair et l’obscur ; que la lumière envahisse l’ombre, celle-ci disparaît et le mal cesse.

JACQUES. — Bien ! Vous convenez aussi que cette croyance aux mauvais esprits a entretenu de siècle en siècle chez les gens simples, et surtout chez les paysans, une idolâtrie qui dure encore ?

RALPH. — J’en suis persuadé. C’est une croyance honteuse, lâche, détestable en tout point. Je l’extirperais du christianisme moderne très-volontiers, et ce serait encore le christianisme.

JACQUES. — Une religion ?

RALPH. — Ah ! voilà ! il s’agirait d’interpréter autrement le dogme des châtiments après la mort et l’influence du mal sur la nature humaine, et ce ne serait peut-être plus une religion, mais seulement une philosophie ! Malheureusement les figures merveilleuses que les abstractions ont prises dans l’esprit des peuples sont ce qu’ils appellent le dogme, et vous aurez grand’peine à leur faire comprendre que ne pas croire à la réalité de ces figures, ce n’est pas ne croire à rien, ce n’est pas être impie. Et le jour, le jour fatal, inévitable, où les peuples passeront de l’idolâtrie de l’image à la lumière du symbole, sera un jour d’effroi, d’athéisme et de confusion pire peut-être que ce qui existe aujourd’hui.

JACQUES. — Dieu seul le sait, mon ami ; mais je crois qu’il nous permet d’en douter. Vous reconnaissez que le jour de la raison est fatal, inévitable ; que l’ignorance c’est le mal, et vous vous effrayez d’une crise intellectuelle destinée de tout temps, dans les desseins de Dieu, à dissiper les ténèbres de l’esprit humain ? Que ce soit au prix de