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Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/40

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tenais ici de son intendant ; mais elle me l’a fait renouveler avec beaucoup de grâce.

RALPH. — Vous l’avez vue, cette dame ?

JACQUES. — Oui, j’ai été la remercier ; elle est fort polie, fort belle et fort aimable, comme on l’entend dans le monde. J’ignore si elle a de l’esprit. Les femmes ne montrent pas leur esprit au premier venu.

RALPH. — Ah ! vous vous regardez comme le premier venu, monsieur Jacques ?

JACQUES. — Sans faire de modestie, j’étais le premier venu pour elle, surtout avec le costume demi-villageois que je porte, et qui m’a paru cadrer fort peu avec les habitudes de luxe de cette merveilleuse.

RALPH. — Si elle se soucie du costume, cela prouve peu de jugement.

JACQUES. — Oh ! du jugement ! il ne faut guère en demander aux femmes de cette classe. Elles reçoivent une éducation et subissent des habitudes qui doivent fausser toute droiture, toute simplicité d’esprit. Celle dont nous parlons va se remarier avec un marquis de votre connaissance, Gérard de Mireville, un des grands noms de cette province.

RALPH. — La dame est d’origine bourgeoise, sans doute ?

JACQUES. — Je crois que oui.

RALPH. — La voilà jugée pour moi. Je connais peu ce marquis ; je l’ai rencontré en chasse. Il m’a paru marquis et rien de plus. Mais il me semble que nous faisons là des commérages. Si nous reprenions notre entretien de tantôt ?

JACQUES. — Volontiers. Vous m’accordiez, quand nous sommes rentrés, que le dogme du ciel et de l’enfer était un mythe dont l’explication saine et raisonnable n’exclurait pas l’idée salutaire et vraie des châtiments et des récompenses pour l’âme immortelle.

RALPH. — Un instant ! Je n’accepte pas les châtiments éternels.

JACQUES. — Ni moi non plus, ni le vrai christianisme non plus. Pour Jésus, le paradis devait régner bientôt sur la terre, et par cela même le règne du mal était détruit. Pas-