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Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/161

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DIANE. — Ah ! Jenny, qu’il est dur d’être réduite à accepter l’indulgence, quand on est habituée à primer, à dominer, à entrer partout la tête haute et le regard droit !

JENNY. — Pourquoi voulez-vous primer et dominer ? Est-ce qu’il n’est pas plus doux d’être aimée, même quand ce serait en vous laissant plaindre un peu ? Tenez, depuis ce matin que je vous vois malheureuse, il me semble que je vous aime davantage.

DIANE. — Parce que tu es bonne, toi ! je t’en sais gré ; mais faire pitié ne me plairait pas longtemps, et si tu t’habituais à ce sentiment-là avec moi, je ne pourrais peut-être pas le supporter. Je ne suis pas aimée dans le monde, moi, vois-tu ! Je n’y tenais pas. J’ai toujours préféré être admirée.

JENNY. — Vous aviez tort.

DIANE. — On ne choisit pas ses goûts et ses besoins, Jenny. J’ai été gâtée de bonne heure par une supériorité marquée sur toutes les femmes que je connaissais ; je me plaisais à les rendre jalouses, et, comme je ne suis pas méchante, tu le sais, je prenais aussi un grand plaisir à me montrer généreuse et protectrice avec elles. Je me suis faite à ce rôle de souveraine, et je le portais bien ; mais elles en ont toujours souffert, et à présent, comme elles vont s’en venger ! Ah ! que n’ai-je vingt ans de plus ! je me retirerais dans ce château, j’y fermerais ma porte à tous les voisins, j’y vivrais avec des livres, avec des fleurs…

JENNY. — Mais vous ne le pouvez pas, puisque vous vous ennuyez, même au milieu des plaisirs de Paris ! — Voyons, vous n’avez rien pris de la journée, il faut absolument que vous mangiez un peu ; faites un effort, madame.

DIANE. — Manger ? Ah ! si je pouvais vite mourir de faim ! Mais c’est long ! On a des jours et des nuits pour réfléchir, pour regretter la vie…

JENNY. — Attendez, attendez, madame ! Voilà quelqu’un dans le parterre qui a prononcé mon nom.

(Elle va à la fenêtre.)

DIANE. — Qu’est-ce que c’est donc, mon Dieu ? Tout le