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Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/160

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DIANE. — Non, non, tu me trompes. Mon désespoir t’effraye : tu es si dévouée que tu ne recules pas devant un mensonge pour me calmer. Pourquoi regardes-tu toujours par la fenêtre ? Est-ce que tu attends quelqu’un qui doit te les rapporter ?

JENNY. — Oui et non. Ah ! mon Dieu, ayez donc un peu de patience ! Vous voyez bien que je suis tranquille, que je suis gaie !

DIANE. — Mais non ! tu me parais agitée et souffrante, toi aussi !

JENNY. — C’est l’émotion que j’ai eue de vous voir si mal ce matin ; mais vous allez mieux, n’est-ce pas ? Vous avez confiance en votre Jenny qui vous aime ? — Tenez, voyez ! votre petit Marquis… Pauvre petite bête ! il vous regarde comme s’il comprenait que vous avez de la peine.

DIANE. — Viens là, Marquis… Ah ! oui, Jenny ! Dans quelques jours peut-être je serai honnie, repoussée du monde, l’isolement se fera autour de moi, et je n’aurai plus que toi et mon chien pour me plaindre.

JENNY. — Comme vous exagérez ! Comment, parce que vous auriez fait une faute, vous seriez repoussée de tout le monde ? Elles n’en font donc pas, les autres dames ?

DIANE. — La plupart en font de plus graves, et beaucoup d’entre elles ont des vices, une galanterie effrénée, une impudence rare. Eh bien, ce sont là les plus méchantes, les plus implacables pour l’erreur d’une jeune femme !

JENNY. — Méprisez l’opinion de ces femmes-là, et contentez-vous de l’estime et de l’amitié de celles qui sont honnêtes.

DIANE. — Ah ! tu ne connais pas le monde, heureuse enfant du peuple ! Celles d’entre nous qui sont irréprochables sont généralement hautaines et dénigrantes, surtout quand elles sont laides.

JENNY. — C’est comme ça, je crois, dans toutes les classes. Mais enfin il y a des exceptions, et plus que vous ne pensez, peut-être ! Je suis sûre qu’il y a partout des femmes sévères pour elles-mêmes, indulgentes pour les autres