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Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/104

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pied à pied. La mort et le désespoir font là une impitoyable curée. Ailleurs, des phalanges épuisées s’endorment dans les neiges comme nos bataillons pétrifiés par le froid dans la retraite de Russie. Ailleurs, des groupes, qui symbolisent des nations à une époque donnée, se sont arrêtés dans une vallée délicieuse. Ils s’y abandonnent aux plaisirs de la vie matérielle. Ce sont des jeux, des danses, des voluptés, des orgies. Ce sont les époques de décadence. L’homme, trop rassasié sur la terre, a oublié le chemin du ciel et s’est arrêté dans la recherche de la vérité. Mais des hordes de barbares accourent et le chassent de son oasis. La rage et la famine passent comme des torrents sur ce monde de délices ; des sociétés disparaissent. Les barbares recommencent l’œuvre de la civilisation sur les débris d’une civilisation vaincue. Ils gagnent du terrain, ils s’étendent, ils montent. Et puis viennent l’abus, la lassitude, l’épuisement, la décadence, la conquête, la destruction pour ceux-ci comme pour ceux qu’ils ont remplacés. Ainsi, de catastrophe en catastrophe, l’humanité, fatalement, c’est-à-dire divinement poussée à graviter vers la vérité, cherche, au prix de son sang, à gagner les plateaux d’une nouvelle terre promise. Des épisodes sublimes, des épisodes atroces sillonnent ce tableau fantastique de l’histoire universelle. On torture, on brûle, on écorche les pèlerins qui, pour ouvrir à leur race une route plus sûre et plus droite, avaient osé s’aventurer sur des sentiers encore inconnus. On couronne quelques-uns de ces novateurs, on en égorge un plus grand nombre. Partout, et presque en même temps, la masse se croit plus habile et plus éclairée que l’individu et abuse de sa force contre lui. L’ordre se fait sur un point de la colonne et se rompt sur un autre point. Et cependant, il y a toujours des éclaireurs, et tout monte. Beaucoup crient vers le ciel Morituri te salutant ! Tous disent : Felix qui potuit… (À Damien.) Heureux celui qui peut connaître les causes des choses !

DAMIEN. — Voilà un petit chiffon de tableau que je ne me charge pas de graver.